La RDC se dirige-t-elle vers une balkanisation complète ? Les avancées de l’AFC/M23 à l’Est et l’échec de Kinshasa à engager le dialogue
Minembwe Capital News (MCN)
Après la prise de contrôle par la coalition Alliance Fleuve Congo (AFC/M23) des grandes villes de Goma et de Bukavu, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), la configuration politique et sécuritaire du pays a considérablement évolué.
La coalition affronte depuis un certain temps le gouvernement de Kinshasa sur le terrain militaire, mais ses activités dans les zones qu’elle contrôle semblent désormais dépasser le seul cadre des affrontements armés. Dans plusieurs territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, des initiatives visant à réorganiser l’administration, l’économie, l’éducation, les infrastructures et d’autres services essentiels à la vie quotidienne de la population sont observées.
Cette évolution soulève une question majeure : la République démocratique du Congo se dirige-t-elle vers un système de double administration sur un même territoire, ou la situation pourrait-elle évoluer vers une véritable « balkanisation » du pays ?
De leur côté, certains observateurs de la situation estiment que les avancées réalisées par l’AFC/M23 se distinguent désormais de celles d’un simple groupe armé, dans la mesure où ses activités comprennent également la démonstration d’une capacité à administrer des territoires, à fournir des services et à mettre en place des mécanismes de gouvernance.
De la guerre à la gouvernance
Dans les zones contrôlées par l’AFC/M23, plusieurs initiatives visent à assurer le fonctionnement des structures administratives, à maintenir la sécurité, à percevoir les taxes et autres recettes, à assurer la continuité de l’éducation et à développer les infrastructures.
Cette évolution est particulièrement importante, car la gouvernance locale constitue l’un des principaux facteurs permettant à une population de percevoir qu’une autorité est capable de continuer à fonctionner, même lorsqu’elle se trouve en conflit avec le pouvoir central.
Lorsqu’une administration est capable d’assurer la sécurité, le commerce, la collecte des taxes, le fonctionnement des écoles, l’entretien des routes et d’autres services, la population peut progressivement commencer à la considérer comme une autorité ayant des responsabilités concrètes dans sa vie quotidienne.
C’est précisément à ce niveau que la question de l’AFC/M23 se distingue d’un simple affrontement entre un groupe armé et un gouvernement.
Car, avec le temps, la question ne devient plus seulement : « Qui contrôle cette zone ? », mais également : « Qui est capable de l’administrer ? »
Des actions que certains habitants considèrent comme ayant amélioré leur quotidien
Dans certaines zones contrôlées par l’AFC/M23, les initiatives portent notamment sur le rétablissement du fonctionnement des structures administratives, la réouverture ou la continuité des activités commerciales, la réhabilitation des routes ainsi que la poursuite des services éducatifs.
Certains habitants affirment que le rétablissement de ces services contribue à améliorer leur vie quotidienne par rapport aux périodes marquées par les combats et le chaos.
Cela ne signifie toutefois pas que l’ensemble de la population soutient l’AFC/M23. Dans les régions du Congo touchées par la guerre, les perceptions de la population demeurent très diverses et dépendent notamment de la sécurité, de la situation économique, de la gouvernance et des enjeux politiques.
Mais sur le plan politique, le fait que certains habitants puissent apprécier certaines actions d’une administration opérant sur un territoire qui n’est pas contrôlé par Kinshasa constitue un élément qui mérite une attention particulière.
Cette situation pourrait progressivement transformer la question politique en une question de gouvernance et de confiance des populations envers les différentes autorités.
Lawrence Kanyuka et le message de l’AFC/M23
Le porte-parole de l’AFC/M23, Lawrence Kanyuka, figure parmi les principales personnalités qui communiquent sur les activités et les décisions de la coalition.
Dans différents messages, Kanyuka a insisté sur le fait que l’administration de l’AFC/M23 devait assurer la gestion des zones placées sous son contrôle et fournir des services à la population.
Cela montre que la coalition ne semble pas vouloir limiter son action au contrôle militaire des territoires, mais cherche également à mettre en place des mécanismes de gouvernance capables de fonctionner dans la vie quotidienne.
La nomination de responsables administratifs locaux, la gestion des taxes, la continuité des activités scolaires et l’investissement dans les infrastructures sont normalement des fonctions exercées par un État.
Lorsqu’elles sont exercées par une autorité distincte du gouvernement central, la question d’une administration parallèle se pose alors avec davantage d’acuité.
Les taxes : une ressource essentielle pour la gouvernance
L’un des éléments les plus importants concerne la manière dont sont collectés et gérés les impôts, taxes et autres revenus issus des activités économiques.
Les recettes fiscales sont essentielles, car elles permettent de financer le fonctionnement des structures administratives.
Lorsqu’une autorité est capable de collecter des ressources, de les gérer et de les affecter aux activités dans les territoires qu’elle administre, elle commence à disposer d’une base économique susceptible de permettre à son système de gouvernance de fonctionner dans la durée.
C’est précisément à ce niveau que la question de l’AFC/M23 pourrait avoir des conséquences importantes sur la configuration de la République démocratique du Congo.
En effet, si Kinshasa continue de disposer de ses propres structures dans certaines régions tandis que l’AFC/M23 maintient ses propres structures dans d’autres zones, avec des mécanismes distincts de collecte et d’utilisation des ressources, le pays pourrait progressivement fonctionner selon deux systèmes administratifs différents.
L’éducation et les diplômes : une autre étape importante
L’éducation constitue l’un des secteurs les plus révélateurs du fonctionnement d’une administration.
L’AFC/M23 a montré sa volonté d’assurer la continuité du fonctionnement des écoles et des établissements d’enseignement supérieur dans les zones qu’elle contrôle.
Un autre élément qui mérite l’attention concerne la volonté d’harmoniser le fonctionnement du système éducatif avec certains standards de la région de l’Afrique de l’Est, notamment la question de la reconnaissance des diplômes.
Si une telle démarche était mise en œuvre de manière durable, elle pourrait avoir une portée dépassant largement le seul domaine de l’éducation.
Les diplômes, les établissements d’enseignement supérieur et les interactions entre les institutions éducatives et les pays étrangers constituent également des indicateurs de la manière dont une région peut progressivement développer des relations spécifiques avec l’extérieur.
Les routes et les infrastructures
Un autre aspect qui s’est manifesté concerne l’importance accordée aux infrastructures, notamment aux routes.
Dans l’Est du Congo, où les conflits armés ont affecté les infrastructures pendant de nombreuses années, une route peut avoir une importance qui dépasse largement le simple transport des personnes.
Une route reliant les villes et les territoires peut stimuler le commerce, faciliter le transport des marchandises, réduire les coûts de déplacement et permettre aux populations d’accéder plus facilement aux services essentiels.
Sur le plan politique, de telles réalisations peuvent également contribuer à renforcer la confiance des populations envers les autorités locales.
C’est pourquoi les infrastructures peuvent constituer à la fois un instrument de développement et un facteur politique important dans la construction de l’autorité et de la confiance de la population.
L’AFC/M23 est-elle en train de construire un État parallèle à celui de Kinshasa ?
C’est désormais l’une des questions les plus importantes.
Lorsqu’un mouvement contrôle un territoire et commence à disposer de responsables administratifs, de mécanismes fiscaux, d’écoles, d’infrastructures et d’autres services, son administration peut progressivement fonctionner comme une autorité étatique dans la vie quotidienne.
C’est dans ce contexte que les propos de Jacques Djoli, porte-parole de l’Assemblée nationale de la République démocratique du Congo, prennent une importance particulière.
Djoli a déclaré que le pays pourrait se trouver dans une situation de « balkanisation de facto », qui pourrait éventuellement évoluer vers une « balkanisation de jure ».
Que signifie « balkanisation de facto » ?
Le terme « balkanisation » est utilisé pour décrire un processus de fragmentation d’un pays ou de séparation de territoires, de telle manière que différentes parties commencent à fonctionner selon des systèmes distincts.
« De facto » signifie que, même si le pays reste juridiquement unifié et reconnu comme tel au niveau international, certaines régions commencent, dans les faits, à être administrées par des autorités différentes.
« De jure », en revanche, désignerait une situation dans laquelle cette séparation serait officiellement reconnue sur le plan juridique ou politique.
Ainsi, affirmer que la RDC connaît une « balkanisation de facto » ne signifie pas automatiquement que le pays est déjà complètement divisé.
Cela signifie plutôt qu’il existe des inquiétudes quant au risque de voir plusieurs systèmes de gouvernance s’enraciner durablement jusqu’à devenir une réalité politique structurelle.
Kinshasa a-t-elle ignoré les opportunités de dialogue ?
L’une des questions fondamentales à l’origine de cette guerre concerne le dialogue politique.
Les critiques du gouvernement de Kinshasa estiment qu’il n’a pas réussi, ou n’a pas voulu, engager un dialogue direct avec l’AFC/M23, laissant ainsi le conflit continuer à chercher sa solution sur le champ de bataille plutôt qu’à travers une solution politique.
Lorsque des parties en conflit restent longtemps sans dialogue, le risque existe qu’une crise sécuritaire se transforme progressivement en une crise de gouvernance.
Au lieu d’être résolue suffisamment tôt par des négociations, la guerre peut pousser chaque partie à construire ses propres institutions dans les territoires qu’elle contrôle.
Dans ce contexte, l’absence d’un accord politique pourrait avoir contribué à l’évolution de la situation vers la configuration actuelle.
Toutefois, la responsabilité de parvenir à une solution politique ne repose pas uniquement sur Kinshasa. L’AFC/M23 doit également clarifier ses objectifs, préciser les modalités selon lesquelles elle entend parvenir à un compromis et expliquer comment l’administration des zones qu’elle contrôle pourrait s’inscrire dans une solution politique durable au conflit.
Qu’est-ce que l’AFC/M23 pourrait avoir déjà accompli ?
Alors que les différentes parties au conflit présentent des lectures divergentes de la situation, certains éléments apparaissent clairement dans le fonctionnement de l’AFC/M23.
La coalition est passée du statut de mouvement affrontant principalement le gouvernement sur le terrain militaire à celui d’une structure contrôlant des villes et des territoires, mettant en place des mécanismes administratifs, percevant des ressources, assurant la continuité de l’éducation et accordant une place importante aux infrastructures.
Ces éléments donnent à l’AFC/M23 une capacité supplémentaire pour affirmer qu’elle est en mesure d’administrer les territoires placés sous son contrôle.
Pour certains habitants, notamment ceux qui recherchent la sécurité, la continuité des services et la reprise des activités commerciales, ces initiatives peuvent être perçues comme des changements positifs par rapport aux périodes de chaos.
Du point de vue du gouvernement de Kinshasa et de ses partisans, en revanche, un tel fonctionnement peut être considéré comme une tentative de substitution à l’autorité de l’État légalement établi.
C’est précisément là que se situe l’enjeu majeur.
La configuration de l’État congolais à un tournant
Depuis la prise de Goma et de Bukavu par l’AFC/M23, la question de l’Est du Congo dépasse largement le cadre d’affrontements militaires ordinaires.
Il s’agit désormais d’une question qui touche au territoire, à la sécurité, à la gouvernance, à l’économie, à l’éducation et à l’avenir politique du pays.
Si une situation de double administration se prolonge pendant une longue période, les populations des différentes régions pourraient progressivement s’habituer à fonctionner avec des structures de pouvoir différentes.
À terme, rétablir un système administratif unifié pourrait alors devenir beaucoup plus difficile.
C’est dans ce contexte que certains observateurs estiment que la situation en RDC pourrait se rapprocher de ce que Jacques Djoli a qualifié de « balkanisation de facto ».
L’avenir de l’Est du Congo
À ce stade, il serait prématuré d’affirmer que la République démocratique du Congo est déjà parvenue à une « balkanisation » complète.
Il est toutefois possible d’affirmer que la coexistence prolongée de deux systèmes de gouvernance sur un même territoire pourrait susciter de sérieuses inquiétudes si elle se maintient dans la durée.
L’évolution de la situation dépendra largement des résultats des négociations politiques, de la volonté de Kinshasa de dialoguer avec ses adversaires, mais également de la manière dont l’AFC/M23 gérera les territoires placés sous son contrôle.
Si aucun dialogue politique sérieux n’est engagé, chaque partie pourrait continuer à développer ses propres structures.
Ce qui avait commencé comme une guerre pourrait alors progressivement se transformer en une crise beaucoup plus profonde touchant à la structure même de l’État.
Ainsi, le principal défi auquel la RDC est confrontée aujourd’hui n’est plus seulement de savoir qui remportera la bataille sur le terrain, mais également de déterminer si le pays sera capable de retrouver, à terme, une administration et une autorité politique communes sur l’ensemble de son territoire.
Si Kinshasa et l’AFC/M23 ne parviennent pas à trouver une solution politique, les inquiétudes liées à l’existence de territoires fonctionnant selon des systèmes différents pourraient continuer à s’amplifier.
Et plus cette situation se prolongera, plus la réunification administrative et politique du pays pourrait devenir un défi majeur en matière de politique, de sécurité et de gouvernance.
Minembwe Capital News (MCN)
