Longue Enquête sur l’Histoire du Red-Tabara dans les Hauts Plateaux de Mulenge : Son Arrivée au Sud-Kivu, sa Collaboration avec Gumino et les Accusations d’Attaques contre les Banyamulenge
Au cours des dernières années, le nom de Red-Tabara est devenu l’un des plus fréquemment évoqués dans les crises sécuritaires qui secouent l’est de la République démocratique du Congo, particulièrement dans les hauts plateaux de Minembwe, Bijombo, Rurambo et Fizi. Certains considèrent ce mouvement comme une rébellion née dans le but de combattre le pouvoir burundais, tandis que d’autres estiment qu’il s’est progressivement transformé en instrument des conflits ethniques et des intérêts politiques régionaux.
Pourtant, les informations et témoignages recueillis auprès de personnes ayant été proches de ces événements, et confiés à Minembwe Capital News, montrent que l’histoire du Red-Tabara à Mulenge, au Sud-Kivu, est bien différente de la version largement répandue. Beaucoup soutiennent que ce groupe n’était pas initialement venu au Sud-Kivu avec l’intention de s’en prendre aux Banyamulenge, mais que la situation a évolué au fil du temps sous l’effet des alliances armées, des agissements de certains chefs militaires et des intérêts géopolitiques des États de la région.
Cette enquête de Minembwe Capital News repose notamment sur le témoignage d’une personne ayant vécu de près ces événements et connaissant plusieurs figures majeures de l’époque, dont Shyaka Nyamusaraba, chef du mouvement Gumino.
Après la tentative de coup d’État survenue au Burundi en 2015 contre le président Pierre Nkurunziza, de nombreux militaires burundais ont fui leur pays. Une partie d’entre eux s’est réfugiée en République démocratique du Congo en empruntant différents itinéraires.
Selon les témoignages recueillis, ces combattants sont entrés au Congo par deux principaux axes :
- Certains ont traversé le lac Tanganyika avant d’arriver à Kabembwe, dans la région de Bibogobogo, territoire de Fizi ;
- D’autres sont passés par la plaine de la Rusizi avant de rejoindre Kiryama, dans la région de Rurambo, territoire d’Uvira.
À cette époque, ces combattants n’étaient pas encore réunis sous une même structure et ne portaient pas un nom commun. Ils partageaient simplement la même réalité : la fuite du régime de Bujumbura.
Le groupe arrivé à Kabembwe disposait déjà d’une importante capacité militaire, avec de nombreuses armes, des munitions et des équipements suffisants. En revanche, ceux qui avaient rejoint Kiryama étaient moins nombreux et ne possédaient pas les moyens nécessaires pour créer une force armée d’envergure.
D’après les informations fournies par ce témoin, ces combattants auraient été acheminés dans ces zones à travers des couloirs contrôlés par les FARDC, ce qui a conduit de nombreuses personnes à penser que certains responsables de Kinshasa étaient impliqués dans leur installation.
Avant même que Red-Tabara ne noue des liens avec Gumino, un homme serait arrivé à Kabembwe, à Bibogobogo, pour informer ces combattants que des Banyamulenge étaient en train d’être massacrés par des groupes Mai-Mai à Minembwe et dans les environs.
Comme plusieurs de ces combattants étaient des Tutsis, ces informations les auraient profondément touchés. Ils auraient alors pris la direction de Bijabo, où se trouvait le quartier général de Gumino dirigé par Shyaka Nyamusaraba.
À cette période, une grande partie de la population banyamulenge voyait ces combattants comme une force susceptible de les aider à résister aux attaques des groupes Mai-Mai, notamment :
- Mai-Mai Yakutumba ;
- Biloze Bishambuke ;
- ainsi que d’autres groupes armés qui ciblaient depuis longtemps les villages banyamulenge.
Red-Tabara a passé près de cinq mois à Bijabo en étroite collaboration avec le Gumino de Nyamusaraba.
Cependant, malgré cette coopération initiale, la situation a brusquement changé.
Selon ce témoignage, Nyamusaraba aurait reçu l’ordre d’expulser Red-Tabara de Bijabo. L’identité exacte des auteurs de ces instructions reste inconnue, mais certaines sources affirment que des officiers supérieurs proches du pouvoir de Kinshasa auraient joué un rôle dans cette décision.
Nyamusaraba aurait été chargé de les éloigner sans provoquer de confrontation directe. Il aurait alors conseillé aux combattants de Red-Tabara de se rendre à Kiryama, dans la région de Rurambo, où se trouvaient déjà d’autres membres de leur mouvement.
Les combattants auraient accepté cette proposition. Toutefois, en secret, Nyamusaraba aurait déjà coordonné une opération avec les FARDC afin qu’une attaque soit lancée contre eux.
Alors que Red-Tabara quittait Bijabo, le groupe serait arrivé dans la localité de Kane, à Ruhwehwe, dans le secteur de Ndondo, au sein du groupement de Bijombo. Les combattants y auraient passé la nuit et abattu des vaches achetées auprès de Banyamulenge.
C’est à ce moment-là que Nyamusaraba aurait contacté les FARDC basées chez Tahiro, commandées par le major Mandevu, afin qu’elles lancent une offensive contre ces combattants.
Les FARDC auraient immédiatement attaqué Red-Tabara. Parmi les assaillants figuraient également des éléments de Gumino, renforçant ainsi l’idée que Nyamusaraba faisait partie du plan.
Selon le témoignage, au moins un combattant de Red-Tabara aurait été tué lors de ces affrontements.
Après son arrivée à Kiryama, Red-Tabara s’y est installé durablement. Mais Nyamusaraba aurait continué à collaborer avec les autorités burundaises afin d’obtenir un soutien contre ce mouvement.
C’est dans ce contexte que le Burundi aurait envoyé pour la première fois des Imbonerakure à Bijabo.
À cette époque, des combattants du mouvement P5 de Kayumba Nyamwasa coopéraient également avec Nyamusaraba.
Toujours selon cette source, en juillet 2017, les forces de Gumino, du P5 et des Imbonerakure auraient lancé une attaque surprise nocturne contre Red-Tabara à Kiryama.
Le témoin affirme :
« J’ai vu tout cela de mes propres yeux. Je ne veux pas que mon identité soit révélée, mais je connais parfaitement les faits que je raconte. »
Au cours de cette attaque, Red-Tabara aurait perdu quatre officiers supérieurs, dont des combattants portant les grades de major et de capitaine.
Malgré l’effet de surprise, Red-Tabara aurait réussi à se réorganiser et à repousser ses assaillants. Les Imbonerakure seraient retournés au Burundi, tandis que les combattants du P5 et de Gumino seraient repartis vers Bijabo.
Après cette attaque, Red-Tabara aurait compris qu’il avait été trahi par Nyamusaraba.
C’est alors que certains chefs Mai-Mai issus des communautés Bafulero et Banyindu auraient commencé à approcher Red-Tabara en affirmant que les Banyamulenge étaient des « traîtres » en raison des actes posés par Nyamusaraba.
C’est ainsi qu’aurait débuté le rapprochement entre Red-Tabara et certains groupes Mai-Mai.
Même si cette relation n’a pas immédiatement pris la forme d’une alliance totale, les deux camps se sont progressivement rapprochés au fil du temps.
À Bijabo, Nyamusaraba serait ensuite entré en conflit avec les combattants du P5. Selon plusieurs sources, ces tensions seraient liées à des différends financiers concernant des fonds envoyés depuis l’Europe et d’autres pays.
Des membres du P5 accusaient Nyamusaraba de détourner l’argent destiné au mouvement alors que les groupes étaient distincts.
Cette crise aurait poussé certains combattants du P5, parmi lesquels Karemera, Gatera et Kanyemera, à rester aux côtés de Nyamusaraba, tandis que d’autres auraient choisi de rejoindre Red-Tabara à Kiryama.
Avant leur départ, ils auraient violemment agressé l’un de leurs chefs, Kanyemera, qui refusait initialement la rupture avec Gumino. Il aurait même été attaché à un arbre avant que le groupe ne poursuive sa route.
Après avoir renforcé ses liens avec les dissidents du P5 ainsi qu’avec certains groupes Mai-Mai, Red-Tabara aurait commencé à lancer des attaques contre les positions de Gumino.
En 2018, le mouvement aurait mené d’importantes offensives à Murambya et à Kanogo.
De nombreux civils banyamulenge auraient fui vers Mugeti, Kanyaga, Gahuna ainsi que dans les forêts environnantes.
Selon ce témoignage :
- plusieurs maisons auraient été incendiées ;
- des troupeaux de vaches auraient été pillés ;
- de nombreuses familles auraient abandonné leurs biens ;
- et les groupes alliés à Red-Tabara, aux Mai-Mai et au P5 auraient poursuivi des attaques visant principalement les civils banyamulenge.
Par la suite, Red-Tabara aurait collaboré avec différents groupes armés et, à certains moments, avec les FARDC dans certaines opérations militaires.
Cependant, avec le temps, les relations entre Red-Tabara et les FARDC se seraient détériorées.
En 2022, Red-Tabara aurait définitivement rompu avec les FARDC après avoir découvert que l’armée congolaise collaborait avec l’armée burundaise dans des opérations destinées à le combattre.
À partir de cette période :
- les FARDC ;
- l’armée burundaise ;
- les groupes Mai-Mai/Wazalendo ;
auraient commencé à pourchasser Red-Tabara, poussant le mouvement à se replier dans les forêts de Mwenga et de Fizi.
Certains groupes Mai-Mai qui collaboraient jusque-là avec Red-Tabara auraient également fini par s’en éloigner, notamment la faction dirigée par Kibukila Mutetezi.
Red-Tabara avait-il un Projet de Guerre contre les Banyamulenge ?
Le témoin interrogé insiste sur le fait qu’au départ, Red-Tabara n’avait pas pour objectif de combattre ou de cibler les Banyamulenge.
Selon lui :
- le mouvement était arrivé à Bijabo avec la conviction qu’il venait protéger des populations menacées ;
- mais après les trahisons attribuées à certains dirigeants de Gumino ;
- ainsi que sous l’influence de groupes Mai-Mai nourrissant de profondes hostilités ;
la situation aurait progressivement changé.
Il ajoute que certains des principaux artisans du rapprochement avec les Mai-Mai étaient des combattants du P5 ayant rompu avec Nyamusaraba.
Red-Tabara Aujourd’hui : Une Force Toujours Active ou un Mouvement Affaibli ?
Le témoin affirme également que les informations divergent aujourd’hui quant à la puissance réelle de Red-Tabara.
Certains soutiennent que le mouvement dispose encore de quelques combattants opérant dans les forêts du Sud-Kivu.
D’autres estiment que ses capacités ont fortement diminué après la mort de plusieurs chefs importants, dont Gisiga, tandis que certains de ses combattants auraient fui vers des pays comme la Tanzanie.
Quoi qu’il en soit, l’histoire de Red-Tabara demeure l’un des chapitres majeurs des conflits ayant marqué les hauts plateaux de Mulenge, notamment dans les régions de Minembwe, Bijombo, Rurambo et Fizi.
L’histoire de Red-Tabara au Sud-Kivu illustre la manière dont les guerres régionales se sont entremêlées avec les intérêts politiques, les tensions communautaires, l’implication des États voisins ainsi que les alliances fluctuantes entre groupes armés.
Elle montre également comment un mouvement peut arriver dans une région avec un objectif précis, puis évoluer sous l’effet des circonstances, des alliances, des trahisons et des intérêts militaires.
Même si de nombreuses zones d’ombre persistent encore autour de cette histoire, les témoignages de personnes ayant vécu ces événements continuent d’apporter un éclairage différent sur ce qui s’est réellement passé dans les hauts plateaux de Mulenge — des réalités rarement évoquées publiquement.





